« Civilisation, dérivé du verbe civiliser », lit-on dans un grand dictionnaire du CNRS de la fin du XXe siècle, consulté pour l’étymologie du mot. Très bien, alors sus au verbe : « Civiliser, dérivé de Civil. » Bien… On y est presque, plus que quelques pages. Voilà : « Civil. Emprunté au latin classique civilis ». Enfin arrivé, mais ça se complique : deux sens sont annoncés... Lesquels ?
Le premier sens est associé à ce « qui concerne le citoyen, sa vie, ses droits » par opposition à criminalis, du latin criminis, méfait, accusation. Civilis, c’est donc, dans le domaine juridique, le contraire de criminalis. Mais civilis se définissant en grande partie grâce à ses contraires, on ajoute encore pour faire bon poids deux autres sens contraires : militaris, du latin miles, soldat, d’où le mot militaire, et bellicus, du latin bellus, guerre, d’où l’adjectif belliqueux, qui aime la guerre. Ainsi, retenons tout d’abord que l’adjectif civil, à l’origine de la civilisation, désigne ce qui n’est ni criminel, ni militaire ni belliqueux. La justice a parlé. Deuxième sens maintenant du mot civilis, par un lien de cause à effet : « affable, bienveillant ».
Parfait, en revenant ainsi aux racines, l’être civilisé est donc, si l’on résume, bienveillant et affable, non belliqueux et en rien criminel. Ce sont les valeurs profondes. Quant au fait de civiliser, « rendre poli, civil, honnête » déclare-t-on en 1680 dans le premier dictionnaire français, une remarque ajoutée fait mouche : « La conversation des Dames l’a un peu civilisé. » Touché, bel exemple ! Avouons-le, les dames disent généralement moins de bêtises que les hommes, la civilisation passe bel et bien par elles. On pense ici, par exemple, à Anne Zingha, reine africaine du Matamba au XVIIe siècle, dont la parole était admirable de sagesse, ou encore à Dona Béatrice, l’équivalent africain de Jeanne d’Arc, au Kongo – k-ongo, comme on devrait l’écrire. Je renvoie bien sûr ici à Mes étoiles noires de Lilian Thuram, qui a obtenu le Prix Seligmann contre le racisme. Avec au passage une exposition à aller voir Quai Branli, « L’invention du sauvage », exposition rappelant le scandale des zoos humains et pour laquelle Lilian Thuram vient bien légitimement d’obtenir le Globe de Cristal 2012.
Autre enseignement des dictionnaires : c’est à foison que les citations y sont offertes sur le mot civilisation, souvent confondu avec société, et sujet de réflexion sensible s’il en est. Difficile alors de faire son choix. Joseph Joubert par exemple : « Civilisation ! grand mot dont on abuse, et dont l’acception propre est ce qui rend civil. Il y a donc civilisation par la religion, la pudeur, la bienveillance, la justice, car tout cela unit les hommes. » Belle formule. Mauriac, maintenant : « la civilisation … réside au-dedans de nous et se rattache à une certaine vertu de l’âme ». Imparable. Gide ? « Les préjugés sont les pilotis de la civilisation ». Belle image ! Et puis il faut sourire aussi avec Jules Vernes : « Une étable fut construite et compta bientôt plusieurs petits pécaris – des petits cochons sauvages- en train de se civiliser, c’est-à-dire de s’engraisser », écrit-il facétieusement en 1874 dans l’Île mystérieuse. Restons facétieux. Et si les lexicographes, les auteurs de dictionnaires, grands responsables devant l’éternel de par les définitions qu’ils offrent, décidaient que le mot civilisation n’a pas de pluriel, avec pour définition, l’être humain dans ce qu’il a de meilleur. Terminé alors, plus de polémique !
Chronique « Un jour, un mot » de Jean Pruvost pour RCF (février 2012)