Ancien élève de l’Ecole des Chartes, René Girard va au-delà de sa formation littéraire initiale pour proposer plusieurs idées qui tendent vers l’anthropologie. Sa conception du monde débute par la littérature : sa première grande œuvre, Mensonge romantique et vérité romanesque, est portée par l’idée centrale du désir mimétique qui pousserait chacun à agir selon le désir de l’autre, magnétisé par les objets qui lui font envie, dans une rivalité et une émulation sans fin.
À partir d'exemples de romans classiques, Girard soutient la thèse que chacun est donc guidé dans ses choix par autrui. La société s’expliquerait également par le mécanisme victimaire, dont l’écrivain a inféré l’importance d’une étude de l’anthropologie religieuse. Se concentrant sur l’étude du rite, selon une longue tradition anthropologique, il déclare qu’à cette rivalité provoquée par le désir, les hommes n’ont trouvé qu’un remède : l’élection d’un bouc émissaire, chargé de concentrer leurs différends et leur haine et d’emporter leur violence loin de la cité. Ce rituel expliquerait l’importance de la domestication des animaux, sur lesquels on peut, dès lors qu’ils appartiennent à l’espace familier, reporter ses passions destructrices en les sacrifiant.
Une troisième idée vient éclairer ce rapport à la lutte de tous contre tous. Le numéro de Sciences Humaines de juillet 2011 nous l’explique : Jésus, victime innocente qui se sacrifie, démontre que « pour le dire vite, le bouc émissaire n’est pas coupable, il est juste la cible de la violence injuste du "tous contre un"», son utile exutoire. Nombreux sont les anthropologues qui remettent en cause cette grille de lecture comme trop rapide, et plaquée sur un monde où selon Girard « tout récit a un fondement historique, point de vue rarement partagé par les autres anthropologues ». Malgré tout, le point de vue de René Girard enrichit notre pensée du monde, en refusant les barrières entre les disciplines philosophiques, anthropologiques et littéraires, pour remettre au centre de ses préoccupations l’homme avant tout, et les rituels qui structurent sa vie en commun avec autrui, « mon semblable, mon frère », à l’instar du lecteur de Baudelaire.