Procédé poétique qui puise dans un phénomène cérébral son inspiration, la synesthésie a gagné ses lettres de noblesse avec Baudelaire, notamment par ce vers bien connu des Correspondances : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, / Doux comme des hautbois, verts comme des prairies, / Et d’autres corrompus, riches et triomphants… » Ce terme technique de synesthésie désigne médicalement, selon le Petit Robert 2008, un « trouble de la perception sensorielle, caractérisé par la perception d’une sensation supplémentaire à celle perçue normalement, dans une autre région du corps ou concernant un autre domaine sensoriel ». Le littéraire trouve ici dans le biologique du répondant.
Le terme de synesthésie recouvre ainsi plusieurs types de perceptions : certains synesthètes associent spontanément aux phonèmes le sens du goût, enrichi par le vécu particulier du sujet. D’autres, selon le trouble de la perception la plus répandue, associent aux graphèmes (chiffres et lettres) ou à des notes de musique une couleur particulière, à l’instar du poème Voyelles de Rimbaud. Mots et lettres ont, selon le procédé de personnification, des traits de personnalité.
Un article du Monde du 26 novembre 2011 cite un témoignage repris par Wikipédia, « I est un peu angoissé parfois, même s’il est plutôt enjoué (…) K est une femme silencieuse et responsable. » On peut relier cette fantaisie cérébrale à celle des journalistes Léonore Chaix et Flor Lurienne, auteurs du livre et du spectacle Déshabillez mots, publié en 2011 par Flammarion, dans lequel elles personnifient avec grâce les mots de tous les jours. « Distraite, la Légèreté se balance sur sa chaise. – Que cachez vous, la légèreté ? – Des porte-jarretelles. – Quel est l’homme qui vous représente le mieux ? – Marcello Mastroianni. »
Selon des recherches récentes citées par l’article, ce phénomène est apparemment lié à une hyperexcitabilité cérébrale. La stimulation magnétique du cortex occipital permettrait désormais de contrôler ces synesthésies créatrices. De nombreux artistes, de Vladimir Nabokov à Rimsky-Korsakov, ont éprouvé ce trouble et créé des œuvres traduisant cette transfiguration du monde.
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