Le langage connaît sans cesse de nouvelles mutations qui nous parlent de nos modes de vie autant par ce qu’elles visent à dire que par ce qu’elles trahissent. On ne compte plus aujourd’hui ceux qui « gèrent leurs émotions » ou leurs enfants, ou qui déclarent sur un ton définitif qu’« en tout état de cause », il faudrait vraiment sortir le chien, en frappant des actions vides du sceau d’une efficacité forcenée. Un article de Libération du 3 octobre 2011 traite avec humour de cette question, en pointant les dérives de ces mots que l’on n’écoute pas assez.
« Clôturer. Ben non, ce n’est pas comme ‘clore’. Car ‘clôturer’ permet d’éviter une prise de chou sur la conjugaison d’un verbe de troisième groupe. Tout comme ‘ interacter’ est plus pratique qu’‘interagir’ et ‘ finaliser’, que ‘finir’. Bien sûr, on clôture une séance à la Bourse, mais pourquoi pas ‘clôturer le dîner avec une petite poire’ ?
‘En tout état de cause. Aussi utile que ‘toutes choses égales par ailleurs’, quand on n’a rien à dire, mais qu’on veut le dire avec force (cf. ‘au jour d’aujourd’hui ’, ‘pérenne dans le temps ’ ou ‘mutualisation collaborative’)
‘Piloter’. Plus prestigieux que ‘diriger’. »
Ce florilège, digne d’un nouveau Dictionnaire des idées reçues, tend à démontrer la tendance lourde du langage à s’imprégner des termes de l’entreprise et des media, qui envahissent la vie personnelle et le discours à coup d’anglicismes et de néologismes. C’est ainsi que l’on n’achève plus, laissant un flou bien commode planer sur l’issue de la tâche à laquelle on se consacre, et que l’on « finalise » sans fin, avant de la « clôturer » sans cérémonie. On ne soutient plus son collaborateur, une idée ou un organisme, on le « supporte », dans un contexte de crise qui laisse chacun à la merci de la chute éventuelle d’un allié ou d’un débiteur.
Enfin, et c’est là sans doute le signe d’une assimilation progressive des champs lexicaux liés au développement durable, on « impacte » son champ d’action. On peut douter de la longévité de cette empreinte, qui traduit, par sa force qui n’est faite que d’immédiateté, une société du choc plus que de la réflexion construite.
J'aime bien. Et comme je suis le seul à le dire, je le dis.
Rédigé par : etienne | 17/11/2011 à 09:06