Alberto Manguel, Une histoire de la littérature, Acte Sud, 1998
(Extrait pages 305-306)
« En 1929, à l’Hospice de Beaune, le photographe hongrois André Kertész, qui avait acquis la maîtrise de son art durant son service dans l’armée austro-hongroise, a photographié une vieille femme en train de lire, assise, sur son lit. La composition est cadrée à la perfection (…)
(ici vient une description objective de la photo)
Avons-nous tout vu ? Non. La femme est en train de lire, en tenant le livre à bonne distance de ses yeux manifestement encore vifs. Mais que lit-elle ? Parce que c’est une vieille femme, parce qu’elle est au lit, parce que le lit se trouve dans un hospice de vieillards à Beaune, au cœur de la catholique Bourgogne, nous pensons pouvoir deviner la nature de son livre : quelque ouvrage de dévotion, un recueil de sermons ? S’il en était ainsi – et une inspection à la loupe ne nous en dit pas plus – l’image serait en quelque sorte cohérente, complète, le livre définissant la lectrice et identifiant son lit comme un lieu de paix spirituelle.
Mais si nous découvrions qu’en réalité le livre est tout autre ? Qu’elle lit, par exemple, Racine, Corneille – en lectrice raffinée, cultivée – ou plus étonnant, Voltaire ? ou s’il s’agissait des Enfants terribles de Cocteau, ce scandaleux roman de la vie bourgeoise publié l’année même où Kertész prit cette photographie ? Soudain, la vieille femme quelconque ; du simple fait qu’elle a un livre entre les mains et non un autre, elle devient une questionneuse, un esprit encore brûlant de curiosité, une rebelle.
Assise en face de moi dans le métro à Toronto, une femme lit Labyrinthes de Borges dans l‘édition Penguin. J’ai envie de lui adresser la parole, de lui faire un signe de la main indiquant que je suis moi aussi un fidèle. Cette femme dont j’ai oublié le visage, dont j’ai à peine remarqué les vêtements, jeune ou vieille, je ne pourrais le dire, est plus proche de moi, simplement parce qu’elle tient entre ses mains ce livre-là, que bien des gens que je vois tous les jours. »
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