Françoise Cruz, Eaux lentes sur Venise, Naïve, 2011
Dans ce court roman, Françoise Cruz met en scène les orphelines de scuole, sorte de couvent où la musique joue un rôle capital (extrait pages 36-37) :
« Après les vêpres hier soir, le cœur et l’esprit en feu, je tentai, en vain de dormir. Je repassai sans cesse dans mon esprit les événements de la soirée, la beauté des chœurs, la finesse d’interprétation de chaque instrument, la ferveur de la foule, car foule il y avait. J’avoue aussi que je me suis sentie flattée par la missive du signore Casanova… Mais je me garderai bien d’aller le retrouver ! Sa sulfureuse réputation me tient lieu de sauvegarde. Je repensais aussi en souriant à ce monsieur français, un certain Rousseau, avec lequel nous eûmes, toutes ensemble, une charmante et longue conversation. Il posa cent mille questions sur nous, sur nos façons de vivre, et se déclara, à la fin, amoureux de nous toutes ! Bastiana riait, et l’on voyait bien les trous béants à la place de ses dents, mais même par elle, li paraissait charmé, séduit. Quel exotique monsieur ! On dit que tous les Français sont comme cela. »
Ce passage fait écho à une soirée à laquelle participait Jean-Jacques Rousseau et qu’il relate dans ses Confessions (pages 485-487) :
« Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéras, et qui n'a pas sa semblable en Italie, ni dans le reste du monde, est celle des scuole. Les scuole sont des maisons de charité établies pour donner l'éducation à des jeunes filles sans bien, et que la république dote ensuite soit pour le mariage, soit pour le cloître.
(…)
M. le Blond me présenta l'une après l'autre ces chanteuses célèbres dont la voix et le nom étaient tout ce qui m'était connu. Venez, Sophie... Elle était horrible. Venez, Cattina... Elle était borgne. Venez, Bettina... La petite vérole l'avait défigurée. Presque pas une n'était sans quelque notable défaut. Le bourreau riait de ma cruelle surprise. Deux ou trois cependant me parurent passables ; elles ne chantaient que dans les choeurs. J'étais désolé. Durant le goûter, on les agaça, elles s'égayèrent. La laideur n'exclut pas les grâces ; je leur en trouvai. Je me disais : on ne chante pas ainsi sans âme ; elles en ont. Enfin ma façon de les voir changea si bien, que je sortis presque amoureux de tous ces laiderons. J'osais à peine retourner à leurs vêpres. J'eus de quoi me rassurer. Je continuai de trouver leurs chants délicieux et leurs voix fardaient si bien leurs visages, que tant qu'elles chantaient je m'obstinais, en dépit de mes yeux, à les trouver belles. »
Rousseau, Les Confessions, livre 7, Livre de Poche, 1972